Vous vous rappelez cette selle achetée à Birmingham ? Elle était fendue au milieu et on aurait dit un rognon. Chaque fois que je passais sur un caillou ou dans un nid de poule. C’était comme une morsure; j’avais l’impression d’être assis sur un homard en colère.
Les cyclistes ont tous des histoires de fesses à raconter. Entre adeptes aguerris ou dilettantes on s’échange des conseils pour éviter de souffrir. Geste de générosité, surtout que, pour l’instant, personne n’a véritablement trouvé la façon de remédier aux désagréments et à l’inconfort redoutable d’une pièce indispensable à la bicyclette : la selle, Si bien nommée.
Autrefois on la gardait quand on revendait son vélo, geste d’élégance aristocratique rappelant que le cycliste descend du cavalier avec sa selle de cheval marquée à ses armoiries.
John Boultbee Brooks fonda en 1866 dans les Midlands la manufacture où, sont encore fabriquées ces merveilleuses selles en cuir couleur miel, brun antique, ou noir caviar, et qui font aujourd’hui le bonheur des amoureux des accessoires vintage. Il était lui-même fils d’un fabricant de selles de cheval. La légende veut qu’il inventa la selle de vélo en cuir pour résoudre le mal de fesses qui le faisait souffrir lors de ses balades sur la selle en bois de son vélo.
Les selles se faisaient avec le temps comme les chaussures et les chapeaux. Seuls ceux qui avaient les moyens et le loisir de pratiquer régulièrement le vélo, ou le cheval, pouvaient donc goûter le confort d’un cuir assoupli, épousant l’anatomie de leur propriétaire. Avec le temps, les selles perdaient leur apprêt, s’avachissaient, prenaient la forme. Et plus elles avaient vécu, plus elles devenaient confortables. Détail à la fois technique et esthétique, les gros ressorts, grinçant et couinant sous les cahots de la route, mettaient les fesses en suspension à défaut de leur offrir un coussin.
Quelle que soit la morphologie, la selle reste un problème, une sorte de loi rigide à laquelle chacun est obligé de se plier. Nous avons tous en mémoire une selle bien dure, rembourrée avec des noyaux de pêche, qui se fait sentir dès les premiers mètres. Chacun a même ses trucs c’est le couvre-selle qu’on oublie en cadenassant son vélo et qui disparaît aussitôt, la peau de chamois au fond du moule-fesses, l’escalope de veau que les champions cyclistes d’après guerre se mettaient à même la peau ça devait coller ? La selle en gel avec des formes prostatiques, la pommade à tartiner copieusement «avant la sortie, et pendant si besoin ».
Il reste des marges de progrès, on n’a pas encore essayé les selles cannées ou à rempailler, les mini couettes en plumes de canard, ni même les fesses siliconées. Si bien qu’on passe une partie de son temps les yeux rivés sur l’état de la route, visualisant les trajectoires les plus confortables qui sont rarement les plus directes. Un cycliste qui veut aller loin est un bon slalomeur, capable de repérer à l’avance les nids de poule, les ralentisseurs, les raccords grossièrement rafistolés par la maréchaussée, les rustines de pavés. Un oeil de radar s’impose pour éviter de rebondir comme sur un trampoline.
Par chance, le vélo ne prend jamais en traître. A voir les selles en carbone effilées comme des ailes d’avion, on sait tout de suite à quoi s’attendre. « Des plaisirs et biens que nous avons, il n’en est aucun exempt de quelque mélange de mal et d’incommodité. La volupté et la douleur sont attachées par la queue », comme le dit fort à propos Montaigne.
Pierre-Louis Desprez
Bravo pour ces excellents articles que je parcours avec plaisir.
Je le permets de vous signaler pour ceux qui voudrait voir ou essayer des vélos de cyclotourisme ou des selles Brooks notre site Internet http://www.amsterdamer.fr.
Notre entrepôt est à quelques minutes au sud de Nantes. Il est possible de venir voir et essayer les produits que nous proposons sur le site. Nous avons notamment plusieurs vélos de cyclotourisme en 26 ou 28″ avec cadre Chromo ou Scandium, un grand nombre des selles Brooks et un vélo permettant de réaliser des prises de mesure pour les cadres en ChroMo.
Cordialement